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2026-03-11 17:59:53 +01:00

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Title: Charlie Aubry
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Author:
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Typeof: entretien
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Cover:
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Bio:
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Text: [{"content":{"alignment":"","text":"<h5>MARTIN</h5><p>Bonjour Charlie, merci davoir accepté cet entretien pour la revue Décor numéro 6. Avant de commencer, jaimerais revenir brièvement sur ton travail.</p><p>Tu es artiste plasticien, et quand on parcourt ton travail, on se rend rapidement compte que tu as un goût assez prononcé pour la collection, le démontage, le hacking de machines, le détournement dobjets souvent désuets et promis à labandon. Il y a aussi chez toi une manière assez forte de faire dialoguer une pensée complexe avec des formes très accessibles. Pour cela, tu utilises des médiums très variés : la vidéo, linstallation, des formes parfois plus sculpturales, avec une place souvent centrale accordée au son et à la musique que tu pratiques aussi à côté.\u2028Aujourdhui, jaimerais quon parle plus précisément de ton travail à travers une pièce, une installation : P3 450. Elle a été présentée aux Abattoirs de Toulouse en 2019, puis au Palais de Tokyo en 2020. Lidée, cest de sappuyer sur cette pièce pour comprendre ton processus de création, lorsque tu imagines tes installations. Jaimerais quon essaye de “craquer ton code créatif” qui me semble être davantage une posture quune méthode fixe, que tu appliques à chaque projet.</p><h6>Pour commencer, peux-tu nous décrire brièvement cette installation P3 450 ? Son origine, son fonctionnement, et ce que cela produit comme expérience pour le public ?</h6><h5>CHARLIE</h5><p>Déjà, merci pour linvitation.</p><p>Pour P3 450, si on repart sur la genèse du projet, cétait en réponse à la loi sécurité globale qui donnait le droit aux autorités étatiques de scanner les visages et den tirer des informations, et ensuite de faire des croisements de ces données-là : trouver des identités, ou plein dautres choses. Et je crois que cest aussi lié avec larrivée des premières IA qui se démocratisent, le début de ChatGPT, plein dautres outils, comme les petites cartes NVIDIA type Jetson Nano qui permettaient de faire tourner des petites IA de reconnaissance. Et dun coup, à ce moment-là, jai commencé à réaliser la force de frappe de ces outils, ou quelles allaient avoir : dans les croisements de big data, pouvoir repérer quelquun, trouver son compte en banque, se rendre compte que tout est lié informatiquement dans des bases de données. On le voit quand on retrouve des gens en un claquement de doigts. Tous ces croisements entre la plaque dimmatriculation, le compte en banque, la CAF, etc.</p><p>Jy voyais quelque chose dassez violent. Je me suis demandé comment ça pouvait se remettre dans lespace public, enfin dans lespace dexposition, mais que ce soit pas utopique : quelque chose de réel, fonctionnel, et aussi fonctionnel juridiquement. À lépoque, on sest entouré dune avocate juriste dans le numérique : avec elle, on a trouvé le périmètre daction, ce quon avait le droit de faire. Les lois changeaient tous les six mois : à un instant T ça marchait, et ça ne marche plus maintenant.</p><p>Je me suis entouré dun docteur en intelligence artificielle qui sappelle Jean-Charles Risch, avec qui on a travaillé en collaboration. Il est le grand architecte de l'installation.</p><p>Linstallation ressemble à une espèce de data center. Il y avait lidée de montrer la consommation, montrer ce que ça génère : des bips informatiques, des ordis qui travaillent, les câbles… On parle du cloud comme si cétait dématérialisé, mais en fait ça arrive vraiment à un endroit, un endroit qui récupère tout ça.</p><p>[..]</p><p>En fonction du visage de certains, ça bloquait pendant 30 secondes, et les écrans allaient chercher de la publicité, des choses attractives, pour ces personnes-là, à partir de choses terribles : lIA quon a entraînée essayait de trouver des catégories sociales. Cest un peu ce que fait Facebook : essayer de faire un profil psychologique et social avec quelques photos.</p><p>[..]</p><p>Pour entraîner lIA, quon a fabriquée de A à Z, on la déposée aussi à lorganisme INPI ou je ne sais plus, pour avoir les droits, parce quon la fait de zéro. Jean-Charles Risch est spécialisé en machine learning. LIA était capable dapprendre à partir de quelques données, puis de sauto-alimenter. Et là, pour “trouver une classe sociale”, ça veut dire quoi ? Cest intéressant de voir le chemin quelle fait.</p><p>Par exemple : quelquun porte du Louis Vuitton, est-ce que cest quelquun de riche ? Sil est racisé, est-ce que cest toujours quelquun de riche ? Sil est blanc, est-ce que cest quelquun de riche ? Tout ça. En plus, il y avait une analyse faciale : si la vidéo projetée sur la personne repérée, si la personne souriait, elle avait un bon point. Si cétait intermédiaire ou elle était pas contente, elle avait un mauvais point. À force, elle sest auto-alimentée. Cétait dune grande précision, très flippant.</p><h5>MARTIN</h5><h6>\u2028À quel point cétait important dans le processus de création de partir de zéro, dentraîner “from scratch” un algorithme, alors quil existait déjà des modèles, des datasets que tu pouvais récupérer assez facilement ?</h6><h5>CHARLIE</h5><p>Je crois que cest un moyen de comprendre, déjà, pour moi.</p><p>Jean-Charles, lui, était docteur, il comprenait les enjeux. Mais moi je ne comprenais pas bien. Javais besoin de le faire avec lui pour comprendre larchitecture, et aussi les enjeux : distinguer ce qui est de lordre du mythe, du Terminator. Dailleurs cest pour ça quon la nommé P3 450 : cest le nom de série des cartes qui pilotent la quarantaine dordis. Et ça faisait référence à au T1000 de Terminator ou bien au film THX 1138…</p><p>Le titre joue sur le mythe du dépassement de lhumain, mais en le faisant on se rend compte que non : cest basé sur des clichés racistes, homophobes… cest terrible. Cétait intéressant de comprendre comment cela fonctionne : comment on crée un pseudo-cerveau, quelle autonomie réelle, et comment cela peut sappliquer.</p><p>Et juridiquement, partir de zéro permettait de mettre un périmètre clair. On a utilisé des datasets, des banques dimages : pour entraîner une IA, il faut des centaines de milliers dimages. On a eu des librairies open source énormes, des centaines de gigas, pour différencier identité de genre, etc.</p><p>[..]</p><h5>MARTIN</h5><p>Donc lorsque tu commences à travailler avec Jean-Charles Risch, tu comprends comment cela fonctionne, mais tu nas pas encore la forme définitive de linstallation. Comment le fait de mettre les mains dans le cambouis a fait évoluer ce que tu allais construire visuellement au fur et à mesure que le projet avançait ?</p><p>CHARLIE :\u2028Il y avait une grosse part dimpro. Aux Abattoirs, javais quatre jours dinstallation. Avec beaucoup de schémas, on a fait tourner les machines dans un petit espace, et ça a créé une première version monolithique, à léchelle de la pièce où on a fait tourner les machines.</p><p>[..]\u2028\u2028Quand on entend les ordis réfléchir, le bruit des disques durs… On a envie que ça se matérialise. On simagine à léchelle dinternet : un data center avec des centaines de milliers de serveurs.</p><p>[..]\u2028\u2028Mais cela sest formalisé tard, au moment du montage. Et javais envie de ramener quelque chose dhumain, pas juste une baie informatique : raconter des histoires dedans, mettre des objets du quotidien, etc. Mais oui, ça sest formalisé sur la fin : des intuitions venues en le faisant.</p><h6>MARTIN</h6><p>Tu parlais des biais, ça me fait penser au chatbot de Microsoft (Tay), qui est devenu raciste en moins de 48h. Est-ce quà un moment, en voyant évoluer lIA, vous avez eu peur que ça prenne une mauvaise tournure ? \u2028Avez-vous choisi de la contraindre, ou au contraire de prendre le risque de laisser apparaître ces dérives, parce que cela fait aussi partie de la réalité de ces algorithmes ?</p><p>CHARLIE :\u2028On a eu des gros stops de la part du musée. Comme lidée était que cela puisse exister dans la vraie vie, il fallait que le spectateur rentre sans signer une décharge. Il y avait donc des éléments rhétoriques : on parlait “danalyse de pixels” plutôt que de portraits.</p><p>[..]</p><p>Après, on na pas énormément contraint le système. Là où cela a vraiment été limité, cest sur lidentification des personnes. Cétait interdit par la juriste et par le musée. Car lorsquon associe un visage humain et quon lui dit “trouve une identité”, ça sortait des dingueries : afficher des animaux selon des caractères physiques… mais parfois ça arrivait à trouver une identité, une sur dix tentatives. Cela dépendait surtout de sa médiatisation.</p><p>Donc tout cela, on la exclu. Pour le reste, ça se baladait sur YouTube.</p><p>Pour le schéma, on avait fait un tableau, une grille que lIA pouvait auto-remplir. Au début, on a mis des mots-clés caricaturaux : personne âgée est associée à documentaire animalier ou discours politique ; un enfant lui vers Nike, Haribo, etc et via lAPI YouTube, on recherche par tags. Puis on lui a dit : tu as ça comme base, auto-alimente toi et génère des nouveaux tags en fonction de la réaction des gens.</p><p>[..]</p><p>Mais le spectateur ne voyait pas forcément cette ingénierie derrière.</p><h5>MARTIN</h5><h6>Justement, quelle était la perception des gens ?\u2028Est-ce quils comprenaient vraiment ce qui se jouait ?\u2028Comment ressortaient-ils de linstallation ? Et quels types de discours revenaient le plus souvent ?</h6><h5>CHARLIE</h5><p>Il y a eu quelques personnes averties qui mont écrit pour me dire : “je ne veux pas être enregistré”. Mais je ne suis pas sûr quelles comprenaient vraiment ce qui se jouait. Cétait surtout la peur dêtre filmé.</p><p>Dans linstallation, il y avait un écran de contrôle de chaque côté, pour que lon puisse tourner autour. Cela affichait en temps réel ce que lIA voyait : parfois un focus sur un visage, âge, genre, etc.</p><p>Mais cétait assez déceptif : je pensais que les gens seraient en colère, quils casseraient tout. En fait, ils étaient plutôt contents. Cela faisait attraction.</p><p>[..]</p><h5>MARTIN</h5><h6>\u2028Aujourdhui, en 2026, lIA est partout dans les conversations.\u2028Si la pièce était présentée maintenant, est-ce que tu penses quelle aurait un impact différent maintenant que lon a une conscience plus aiguë de ces enjeux ?\u2028Et quen serait-il de cette question du visible et de linvisible, notamment autour des data centers ?</h6><h5>CHARLIE</h5><p>Je pense que les gens nont toujours pas vraiment conscience que les data centers réchauffent le climat, quils consomment énormément deau, dair… Ça, ce nest pas encore totalement conscientisé. LIA, oui.</p><p>Mais pour le reste, on est toujours dans une forme de dictature molle. Lidée, cest que tu passes dans linstallation, puis tu sors et tu te dis : “tiens, je vais me faire un McDo”, en pensant que ça vient de toi. En fait, l'IA, sur certains attraits, te pousse à consommer. Tas limpression que ça vient de toi, mais pas du tout. Peut-être quil aurait fallu pousser encore plus loin, aller vers une forme de sponsoring assumé. Il y avait déjà YouTube.&nbsp;</p><p>[..]</p><h5>MARTIN</h5><h6>Quel est ton point de vue sur les outils numériques, et plus spécifiquement sur lIA, dans le champ de lart ?\u2028Pour les créateurs, cela ouvre des possibilités presque infinies, mais cela soulève aussi des questions politiques, parfois polémiques.\u2028Comment toi, tu te situes par rapport à cela ?</h6><h5>CHARLIE</h5><p>Cest compliqué. Réponse en deux voies.</p><p>La première voie, cest que si tu mavais posé la question avant que je sois professionnel à 100 %, jaurais probablement répondu autrement. Aujourdhui, jai parfois limpression dêtre davantage le chef dune PME quun artiste plasticien : il y a la compta, lauto-branding, les réseaux… On se rend compte que tout entre en jeu, la condition sociale aussi. Ce sont des autoroutes à vitesses très différentes.</p><p>[..]</p><p>Quand je réponds à un appel à candidature, je ne suis pas payé pour le faire, et la réponse est négative la plupart du temps. Passer trois jours dessus, cest lourd. Donc là-dessus, lIA maide. [..] On passe de quatre jours à deux heures. Et ça me permet de me recentrer sur ma pratique.</p><p>Cest pareil pour la démocratisation des savoirs : ça démultiplie ma capacité à faire. Si je répare quelque chose, je prends une photo dun PCB, jai immédiatement des pistes. Ça me fait gagner du temps et ça mapprend aussi des choses. En même temps, je reste critique. Dans le monde de lart, il y a déjà ce côté performatif permanent, les gros studios, les assistants… Je nai pas envie dentrer là-dedans. Si lIA me sert, cest pour dégager du temps et continuer à avoir les mains dans les outils.</p><p>[..]</p><p>La seconde voie, ce serait dêtre totalement réticent. On est pris dans un paradoxe capitaliste : jai des Nike, un iPhone, je sais ce que ça implique en termes de ressources. Cest extrêmement difficile de sortir du flux. Je ne cherche pas une forme de pureté, jessaie plutôt de resserrer langle. Et puis il y a labsence déthique : ces outils peuvent aussi servir à produire du malveillant. On peut la berner facilement et leur faire produire des choses dangereuses sous prétexte de fiction.</p><p>En même temps, il ne sagit pas non plus dêtre des luddites. Cest une révolution technologique, et sy opposer frontalement serait tout aussi violent. Pour moi, la question est politique à une échelle globale. Comme pour leau ou les vitrines allumées la nuit : ce nest pas lindividu, cest le système. Et ce qui se profile, cest un écart technologique énorme entre les pays, une nouvelle forme dordre. À mon échelle, ça me rend plus performatif dans mon domaine. Mais la vraie question reste celle de la balance : est-ce que mon travail justifie de réchauffer 15 litres deau par prompt ? On ne matérialise pas réellement limpact.</p><h5>MARTIN</h5><h6>Dailleurs on parlait des petits modèles qui tournent en local, de souveraineté, doutils plus frugaux. Cela pose la question de louverture : des outils libres, du partage. Tu es sensible à lidée de maîtriser tes propres outils, mais aussi à celle de les rendre accessibles. \u2028Comment tu te situes par rapport à cela aujourdhui ?</h6><h5>CHARLIE</h5><p>Jusquà il ny a pas longtemps, on pouvait trouver le code de P3 450 sur mon site, je suis en train de tout refaire, mais tous mes programmes sont accessibles.</p><p>La question du droit dauteur, au XXIe siècle, ce nest pas là-dessus que je me concentre. Ce qui mintéresse davantage, cest la question du revenu continu. Le droit dauteur est lié à une forme de capital, à des inerties qui enrichissent souvent des gens déjà riches, et cest très difficile dentrer dans ces cercles-là.</p><p>Par contre, la démocratisation des outils ma rendu autonome, que ce soit sur le code ou sur les outils. Ça permet aussi de comprendre comment les systèmes fonctionnent, de les contourner parfois, et surtout de voir à quel endroit on peut intervenir. Je pense quon est dans une bulle, dans quelque chose qui part un peu dans les extrêmes. Mais pour la majorité des usages, ça va se nuancer. Avoir un agent local qui consomme peu, ça deviendra logique. On ne pourra pas continuer à fonctionner comme aujourdhui.</p><p>Ce qui minquiète, cest la question dune forme de “primitivisme” technologique : des gens qui seraient considérés comme primitifs parce quils nauraient pas accès à certaines augmentations, à certaines technologies. Est-ce quil y aura des zones autonomes anti-IA, des dispositifs anti-détection ? On peut déjà imaginer des choses comme ça. Tout est interdépendant. on traite les sujets un par un, mais en réalité tout se répond. Il faudrait des approches globales, à léchelle internationale sur le plan écologique et technologique.</p><p>[..]</p><h5>MARTIN</h5><h6>\u2028Peut-être une dernière chose pour conclure. On est partis un peu dans tous les sens, mais cest aussi ce que génère ton travail : quand on est artiste aujourdhui, on est obligé daller chercher partout, parce que tout est intrinsèquement lié. On ne peut pas parler dun sujet sans être “tout azimut”, sans croiser des dimensions techniques, politiques, sociales.</h6><h5>\u2028CHARLIE</h5><p>Ouais. Le plus dur, aujourdhui, cest cette dichotomie entre le régime capitaliste, la démocratisation du confort, et puis la saturation quon est en train de vivre. On voit même des mots comme “écoterroristes” entrer dans le langage courant… Alors quen parallèle, on sature lespace, on accumule les déchets, les satellites, Starlink.</p><p>On est en train de créer une inertie qui se replie sur elle-même. Jai parfois limpression que le capitalisme fabrique sa propre obsolescence. Cest quand même fou den arriver à penser quil serait plus facile dmaginer une fin du monde quune fin du capitalisme. À léchelle de lhumanité, le capitalisme, cest 300 ans. Il y a eu dautres systèmes avant, qui ont duré bien plus longtemps.</p><p>Malgré tout, je crois quà un moment il y aura une forme de force commune. Les gens vont se rassembler, créer ensemble, sautonomiser. On va forcément taper un plafond, que ce soit en termes de ressources ou de fabrication. Et je pense que la suite, ce sera lhybridation : garder les vieux objets, les amplis, les Mac et simplement leur ajouter de petits modules, du Bluetooth, un PCB, plutôt que de tout jeter.</p><p>Cest déjà le cas dans certains pays où tout est récupéré et hybridé , mais sur ces territoires cest une nécessité. Le vrai problème, cest le fossé qui va continuer à se creuser entre ceux qui peuvent se permettre de réchauffer les océans et ceux qui en subissent les conséquences. À un moment, il faudra arrêter ou rééquilibrer les choses. Sinon, on sera inondés. On fera des radeaux…</p><h5>MARTIN</h5><p>Merci beaucoup Charlie.</p><h5>CHARLIE</h5><p>Merci à toi.</p><p>\u2028</p><p></p>"},"id":"b08664db-74d3-40d9-b0e5-b72426435428","isHidden":false,"type":"interview"}]
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