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2026-04-22 11:13:19 +02:00

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Title: Infrastructures
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Author: Soline Nivet et Justinien Tribillon
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Typeof: entretien
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Cover: - file://nl9porqozqem6h4v
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Bio:
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Text: [{"content":{"text":"<p>Discussion autour de linfrastructure avec Soline Nivet, Justinien Tribillon et Marius Gauge</p>"},"id":"ee3d76ba-5e5e-4f65-a900-a13792408a7c","isHidden":false,"type":"description"},{"content":{"alignment":"","text":"<h5>Marius Gauge</h5><p>Les infrastructures sont un élément sous-jacent aux questions du numérique. Elles ne relèvent pas dune culture partagée, ce qui en complique la compréhension. Il est alors nécessaire de comprendre de quelle manière les infrastructures sinscrivent dans la ville, en affirmant la nécessité de les rendre plus perceptibles afin de constituer un regard critique sur ces technologies. Dans <em>Paris ville Free</em> (369&nbsp;éditions, 2025), vous analysez les mécanismes par lesquels lentreprise Free, fondée par Xavier Niel, exerce une influence sur le territoire parisien. De quelle nature sont les espaces gérés par Free et comment sinscrivent-ils dans le tissu urbain existant&nbsp;?</p><h5>Soline Nivet</h5><p>Jai consacré une enquête que jai qualifiée «&nbsp;darchitecturale&nbsp;» aux équipements de Free, qui est avant tout un opérateur de téléphonie et dInternet, lun des quatre principaux opérateurs en France. Je me suis intéressée autant aux infrastructures des équipements techniques de transmission ou de stockage de données quaux interfaces qui assurent le lien et laccès au réseau jusquà lusager, <em>via</em> sa Freebox, son smartphone et son forfait.</p><p>Si la plupart des infrastructures numériques sont plus ou moins invisibilisées, toutes ces interfaces sont relativement transparentes&nbsp;: on les voit, mais on ny prête pas forcément attention. On ne se demande pas tous les jours quelle est lesthétique de notre Freebox ou la logique formelle dun forfait illimité, par exemple.</p><h5>Marius </h5><p>Comment expliquez-vous la différence entre des infrastructures qui sont montrées et celles qui restent dissimulées&nbsp;?</p><h5>Justinien Tribillon</h5><p>Cela tient en partie à lorigine même de la notion dinfrastructure. Si lon regarde létymologie du terme, on observe une opposition entre infrastructure et superstructure. Linfrastructure désigne ce qui se situe en dessous. Le terme provient dailleurs du domaine ferroviaire&nbsp;: au xixe&nbsp;siècle, tout ce qui relevait de linfrastructure était financé par lÉtat, le terrassement, linstallation du ballast et des rails tandis que la superstructure, cest-à-dire le matériel roulant ou les gares, était gérée par des compagnies privées qui récupéraient la majeure partie des bénéfices liés au développement de ces réseaux.</p><p>Aujourdhui, le terme désigne plus largement lensemble des réseaux dun pays ou dune organisation. Létat de ces réseaux devient même un indicateur de leur santé. Leffondrement du pont Morandi à lété 2018, à Gênes, par exemple, a été interprété comme le symbole dune crise plus générale de la société italienne, révélant des problèmes politiques, économiques et institutionnels.</p><p>Il existe donc un jeu permanent entre visibilité et invisibilité. Les infrastructures dont nous sommes fiers, comme le viaduc de Millau, sont mises en avant&nbsp;: elles apparaissent sur des timbres, des cartes postales ou dans les livres dhistoire. À linverse, dautres infrastructures restent cachées pour diverses raisons&nbsp;: elles peuvent être jugées peu valorisantes, anxiogènes, esthétiquement peu attrayantes ou encore trop fragiles et critiques pour être exposées.</p><h5>Marius</h5><p>Ces infrastructures camouflées nont pas vocation à être vues, et pourtant des professionnels les conçoivent. Quel est le rôle réel des architectes dans ces espaces&nbsp;? Leur travail se limite-t-il à une simple enveloppe de dissimulation ou disposent-ils encore dune marge de choix&nbsp;?</p><h5>Soline</h5><p>Dabord, certaines choses ne sont pas vues non pas parce quelles sont cachées, mais parce que nous ne sommes pas acculturés à les regarder. Je ne suis pas certaine que beaucoup de gens observent les antennes 5G fixées au sommet des châteaux deau, par exemple. De même, on peut contempler un paysage tout en faisant abstraction, inconsciemment, des infrastructures électriques qui le traversent.</p><p>Il y a donc une dimension culturelle dans cette invisibilité&nbsp;: certains éléments ne sont pas camouflés, mais simplement ignorés parce quils ne sont pas perçus comme relevant du paysage.</p><p>Ensuite, il existe effectivement des situations où lon demande aux architectes de rendre les installations invisibles. Par exemple, un data center peut être installé dans un ancien centre de tri postal sans modification apparente de la façade. Un passant ne pourra pas deviner la transformation du bâtiment, à moins de savoir repérer certains indices techniques, comme les dispositifs de ventilation.</p><p>Enfin, il existe des cas où le camouflage est explicitement demandé&nbsp;: un équipement doit alors être déguisé en autre chose. Cette pratique possède une longue tradition. Les architectes ont notamment été sollicités pour camoufler des infrastructures durant des périodes de guerre, par exemple dans les années 1930. On peut également évoquer la figure du village Potemkine, ces faux villages construits pour impressionner le tsar lors de visites officielles.</p><h5>Justinien</h5><p>Il existe également une approche issue des sciences sociales. Une sociologue et anthropologue américaine, Susan Leigh Star, dans le champ des <em>Science and Technology Studies</em> (STS), a tenté dans les années 1990 de définir ce quest une infrastructure. Lune de ses idées centrales est quune infrastructure est invisible sauf lorsquelle tombe en panne&nbsp;: cest le <em>Visible upon Breakdown</em> (Spector Books, 2024).</p><p>On ne fait généralement pas attention à un ascenseur, sauf lorsquil ne fonctionne plus. De la même manière, autrefois, lorsquune connexion Internet tombait en panne, lassistance technique demandait parfois daller vérifier une armoire technique au coin de la rue. Il y a donc à la fois un processus dacculturation aux objets techniques et une intention de conception&nbsp;: certaines infrastructures sont précisément pensées pour rester discrètes.</p><h5>Soline</h5><p>Ce phénomène ne date pas du numérique. Il existe aussi des réflexes chez les commanditaires darchitecture&nbsp;: on souhaite généralement que la plomberie et lélectricité dun appartement soient encastrées afin que les tuyaux ou les goulottes ne soient pas visibles. Autrement dit, la question de linfrastructure invisible ne relève pas nécessairement dun secret ou dun complot. Elle correspond aussi à une habitude culturelle&nbsp;: nous sommes collectivement habitués à ne pas voir ces éléments, voire à préférer quils restent invisibles.</p><h5>Marius</h5><p>Ces infrastructures du quotidien sont-elles issues dun projet idéologique, politique ou économique&nbsp;?</p><h5>Soline</h5><p>Avant de parler de projet, il faut peut-être les considérer comme une construction sociale et culturelle. Lorsque de nouvelles techniques apparaissent, elles passent souvent par une phase de célébration. Lélectricité, par exemple, a fait lobjet dExpositions universelles et même dun Palais de lélectricité. Son avènement a été célébré publiquement. Puis, progressivement, elle est entrée dans les usages quotidiens et cette mise en scène na plus été nécessaire. Elle est devenue «&nbsp;pervasive&nbsp;», cest-à-dire omniprésente et intégrée à la vie quotidienne au point que lon ny prête plus attention.</p><p>Au xixe&nbsp;siècle, les égouts de Paris pouvaient même être visités en barque. Aujourdhui, lidée paraît incongrue. Cela montre quil existe dabord une phase de découverte et de fascination avant lintégration complète dans lusage. Avec le numérique, ce processus semble avoir été beaucoup plus rapide, et cette phase de découverte collective a peut-être été en partie absente.</p><h5>Justinien</h5><p>Le mot <em>infrastructure</em> lui-même a une histoire. La première occurrence que jai trouvée figure dans un contrat rédigé par les frères Pereire, grands banquiers et promoteurs du développement ferroviaire, dans le cadre de projets visant à étendre les chemins de fer vers la Russie. Dans leur correspondance, ils défendent lidée que le chemin de fer apporte la civilisation : en créant un monde interconnecté, il participerait à la construction dun monde moderne, libre et éclairé par le progrès technique.</p><p>Ainsi, dans lidée dinfrastructure, il existe une dimension politique&nbsp;: celle selon laquelle le progrès technique constitue un bienfait pour lhumanité. On retrouve encore aujourdhui ce type de discours, par exemple lorsquon justifie le passage de la 3G à la 4G puis à la 5G, non pas seulement comme une évolution commerciale, mais comme un moyen daméliorer la connexion entre les individus.</p><h5>Marius</h5><p>Comment renouveler nos imaginaires face à ces technologies&nbsp;?</p><h5>Soline</h5><p>Le caractère invisible, ou peu visible, de ces infrastructures suscite des réactions. Des collectifs citoyens, des riverains, des militants ou des artistes cherchent à rendre ces installations plus perceptibles et à partager des connaissances à leur sujet.</p><p>On peut penser au collectif Robin des Toits, qui documente depuis longtemps les installations dantennes, ou encore à des projets artistiques comme le collectif Le nuage était sous nos pieds, qui révèlent les matérialités du numérique&nbsp;: les câbles, les points déchange Internet ou les infrastructures présentes à Marseille.</p><p>En Seine-Saint-Denis, il y a une dizaine dannées, certains collectifs ont remarqué la concentration importante de data centers et ont commencé à organiser des marches et des promenades urbaines pour les observer. Lidée est simple&nbsp;: à partir du moment où lon voit ces infrastructures, on peut en débattre. Rendre visible, cest aussi rendre discutable.</p><h5>Justinien</h5><p>Les institutions administratives jouent également un rôle important&nbsp;: permis de construire, discussions en conseil municipal, accès aux services durbanisme. Pouvoir consulter ces documents constitue un outil essentiel pour appréhender les infrastructures urbaines. Cela suppose un travail de médiation et de vulgarisation de la part des urbanistes, des architectes, des juristes ou des associations.</p><p>Lexemple de labandon du projet de transformation de la gare du Nord est intéressant&nbsp;: une coalition de citoyens, darchitectes, durbanistes et déconomistes a réussi à remettre en question un projet jugé inadapté.</p><p>Enfin, la culture joue un rôle essentiel. Des artistes comme Hito Steyerl ou Trevor Paglen contribuent à rendre visibles ces technologies. Montrer des images peut déjà transformer notre perception. Par exemple, les photographies de navires posant des câbles transatlantiques rappellent la matérialité de réseaux que lon imagine souvent immatériels.</p><h5>Soline</h5><p>Dans le cadre dune enquête, nous travaillons souvent à partir de documents réglementaires laissés par ces installations&nbsp;: déclarations de travaux, permis de construire, etc. Un permis de construire est signé par un architecte et constitue un dossier de conception, puis il est déposé dans une institution publique où il peut être consulté et archivé.</p><p>Lintérêt de cette démarche consiste à aller chercher ces traces documentaires afin de reconstituer les projets et les installations techniques. À partir de ces archives, il est parfois possible de remonter la chaîne des décisions et même de retrouver des adresses ou des sites dimplantation.</p>"},"id":"166a7d5e-64ae-46f0-af76-fb62c8bcae21","isHidden":false,"type":"interview"}]
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