Bio: <p>Né en 1990 à Fort-de-France, Martinique, Olivain Porry est artiste et docteur SACRe du laboratoire EnsadLab de l’école des Arts-Décoratifs de Paris (Université PSL). Formé aux Beaux-Arts de Nantes, il vit et travaille à Paris ou il est représenté par l’Avant-Galerie Vossen. Son travail explore, à travers des formes plastiques et cybernétiques, les enjeux sociotechniques des technologies contemporaines. Sa recherche doctorale, « Des communautés de machines », propose une approche de la création fondée sur la négociation entre artistes et dispositifs techniques. En 2025, il cofonde « les éditions du respirateur », une structure éditoriale expérimentale dédiée aux formes de publication conceptuelles.</p>
Text: [{"content":{"text":"<p>Entouré d’un cadre noir et brillant, posé sur une surface blanche et plastique, un texte s’affiche et décrit ce qui se trouve supposément devant lui : « Un homme se tient dans une salle baignée de lumière rouge ». Si un homme se tient en effet debout face à l’appareil, la salle d’exposition est pourtant blanche et aucune trace de rouge n’apparaît dans la scène. Ce dispositif, qui génère des descriptions textuelles manifestement erronées, est celui de « Lies Language Model » (O. Porry, 2026).</p><p>Si l’installation met en œuvre un algorithme d’intelligence artificielle (IA) capable de produire du texte à partir d’images, elle en révèle surtout les failles et les biais. Elle donne à voir la manière dont les systèmes d’IA peuvent produire de la désinformation de par leur fonctionnement intrinsèque. Car, chez les IA, les mots n’existent pas. Ces algorithmes ne manipulent en effet ni des symboles, ni des concepts, ni même des mots, mais seulement des probabilités statistiques portant sur des ensembles de caractères : des « jetons », fragments de mots dont l’agencement obéit à des logiques strictement calculatoires.</p><p>À l’heure de la généralisation des agents conversationnels et des grands modèles de langage (LLM), cette logique statistique semble s’imposer comme hégémonique sur de multiples plans : culturel, social, politique, mais aussi linguistique. Le langage, réduit à une suite de corrélations probabilistes, devient un matériau opératoire détaché de ses ancrages référentiels, historiques et sensibles. S’inquiéter face à des machines capables de produire du langage n’est pas nouveau. Dès 1954, le public s’effrayait de Calliope, invention du cybernéticien A. Ducrocq, tandis que Boris Vian, lui, s’en amusait. Dans une correspondance restée célèbre sous le titre « Un robot-poète ne nous fait pas peur »(note: Vian, B. (1953/2023).<em> Un robot poète ne nous fait pas peur</em> (J.-N. Lafargue, ill., notes) . Cormeilles-en-Parisis, France : Ateliers Geeks. ISBN 978-2-9589026-0-5), il écrivait : « Mirandolez, éclaboussez ce robot poète de vos connaissances en cybernétique, expliquez-lui comment il marche et vous l’aurez tout humble à votre merci. »</p><p>Aujourd’hui, notre rapport aux mots prend une forme nouvelle, incarnée par l’intégration de machines dans nos conversations et l’apparition de vocables qui circulent, se répètent et se diffusent dans nos imaginaires. Parmi eux, un mot en particulier cristallise ces tensions : le mot « arafed ».</p><h3>Une sociolinguisitique arafed</h3><p>C’est à l’occasion du Chaos Computer Congress, dans l’une des grandes salles de conférence du centre des congrès de Hambourg, que le terme « arafed » est décrit par deux chercheurs(note: Liu, T.-C., & Kühr, L.-E. “Arafed Futures - An Artist Dialogue on Chip Storage and AI Accelerationism.” 38eme Chaos Computer Congress, Hamburg, Germany, December 28, 2024.) qui exposent, à cette occasion, la genèse de ce terme nouveau qui relève davantage d’une hallucination algorithmique que d’un vocable. S’il ressemble à un véritable mot, le terme « arafed » ne renvoie en effet à rien de connu dans la langue anglaise, ni même dans aucune autre langue, bien qu’il apparaisse que le mot « arafed » ait une existence en gallois(note: Zair, Nicholas. T<em>he Reflexes of the Proto-Indo-European Laryngeals in Celtic</em>. Brill, 2012, p. 44.). Au cours de leur présentation, les scientifiques démontrent pourtant l’existence de cet assemblage incongru de lettres dans de multiples contextes sur Internet. Son origine, expliquent-ils, réside dans les couches successives qui jalonnent l’évolution des recherches en apprentissage machine et, surtout, dans la succession des monopoles logiciels qui ont forgé ces évolutions.</p><p>C’est BLIP(note: Li, J., Li, D., Xiong, C., & Hoi, S. “BLIP: Bootstrapping Language-Image Pre-Training for Unified VisionLanguage Understanding and